@ tetlis :
Comparer, rapporter deux choses l'une à l'autre à partir d'un critère donné, n'implique pas de hiérarchiser : c'est une autre opération (exprimant un jugement de valeur) qui se charge de hiérarchiser. Bon/mauvais, meilleur/moins bon sont des concepts axiologiques qui dépendent du système de pensée dans lequel on se place.
Expl : on a mesuré au 19ième le volume de la boîte cranienne des hommes et des femmes ( et des blancs et des noirs etc...), pour constater qu'en moyenne l'homme a un plus gros cerveau que la femme : le constat scientifique, objectivement quantitatif, venait établir un jugement de valeur qui en réalité le précédait : l'homme "meilleur" que la femme parce que plus "intelligent", et plus "intelligent" parce que disposant pour penser d'un plus gros cerveau... Cela fait sourire aujourd'hui mais le mécanisme de légitimation d'un jugement par une quantification des données "objectives" est toujours en place.
On a donc affaire à une procédure de comparaison-hiérarchisation qui s'enferme dans son propre système, d'autant mieux que celui-ci est rarement explicite parce qu'il résulte d'habitudes de pensée, ou mieux d'une idiosyncrasie pour parler comme Nietzsche. Penser que comparer c'est hiérarchiser, est une tournure d'esprit occidentale, technico-scientifique, et les valeurs de cette "mentalité", ou de la mentalité à laquelle elle se met au service, se surajoutent au procès de la comparaison : sa fonction est de légitimer ce que nous voulons. Elle n'est pas idéologiquement neutre.
Cela explique les errements si constants de scientifiques pourtant si "objectifs". L'histoire fourmille assez d'exemples de ce type pour que nous apprenions à nous méfier de nous-mêmes, puisqu'aussi bien nous vivons dans cette sphère de la techno-science, que nous relevons de cette mentalité-là.
Ainsi la liberté, ici saisie comme quantité plus ou moins grande d'actions possibles, l'autre la limitant par sa présence dans le cadre d'une coexistence politique nécessaire, est jugée à l'aune de cette efficace de l'action qui fait l'obsession de notre sociéte se voulant économiquement efficiente : être libre, c'est pouvoir faire le plus de choses possibles.
Pourtant la liberté s'échappe de ce cadre normatif adossé à l'économie de l'action pour exprimer autre chose, qui n'est plus quantifiable, mais relève de la rencontre. L'autre n'est plus seulement un autre, il devient un autrui. C'est ce processus que j'appelle "mutation qualitative de la liberté", par lequel celle-ci se heurte à l'économie politique et la contredit. Un expl tout bête : on explique qu'il est impossible "d'accueillir toute la misère du monde" (économie politique), mais pour les gens qui côtoient les futurs expulsés leur expulsion est une chose impossible (rencontre).
Dès lors, lorsque tu dis "on quantifie implicitement sous une autre forme le concept", tu comprendras que je dis exactement l'inverse : on qualifie implicitement un concept qu'on prétend simplement quantifier. La "hiérarchisation" qui s'ensuit n'est pas une conséquence de la quantification opérée, elle en est la cause.
Par contre je te suis tout à fait lorsque tu dis que "grâce à toute la richesse de mon expérience" je peux "comparer une telle impression et une telle notion", ici celles de liberté, mais que l'expérience à chaque fois individuelle, unique, de chaque homme, rend difficile un accord sur les notions, d'autant plus que cette expérience est de nature inter-subjective, et donc, ajouterai-je, qu'elle exclut toute objectivité.
C'est encore un paradoxe de la notion de liberté, que de ne relever que d'une expérience qui n'a rien à voir avec ce qu'on appelle aujourd'hui l'expérience, qui est enclose dans la sphère de l'expérimentation, comme tes exemples de productions "naturelles" de connaissances empiriques le montrent bien.
Mais dans la liberté il ne s'agit pas de ce genre d'expériences, il s'agit d'une transmission non de "ce" qu'on a vécu mais de ce qu'on a comris de soi-même. Pour prendre un exemple quelque peu bateau, c'est ce qu'un vieillard voudrait transmettre de la vie à ces petits enfants avant de mourir, mais qu'il emporte immanquablement avec lui dans la tombe. La philosophie ici, par la voie de la conceptualisation, tente d'arracher au silence de la mort les leçons des vivants. Et certes ce qu'ils vivent, à savoir leur vie, c'est bien en quelque façon une "expérience".
J'espère ne pas avoir déformé...blabla
a+
ps: bien sûr qu'il ne s'agissait pas d'une "critique", le vilain mot !
pps : pressé de te lire à nouveau 
Message édité par Le-Bref le 17-04-2006 à 00:51:39